la puissance occulte ... .

- extraits -

 

 

   

dans la termitière, plus insoluble encore parce que l'organisation

y est plus complexe, nous retrouvons le grand problème de la ruche

 

qui est-ce qui règne ici  ?

 

qui est-ce qui donne des ordres, prévoit l'avenir,

trace des plans, équilibre, administre ... . ?

ce ne sont pas les souverains, misérables esclaves de leurs fonctions,

dépendant pour leur nourriture du bon vouloir des ouvriers,

prisonniers dans leur cage, les seuls de la cité

qui n'aient pas le droit de franchir son enceinte

 

le roi n'est qu'un pauvre diable, craintif, effarouché,

écrasé sous le ventre conjugal

quant à la reine, c'est peut-être la plus pitoyable ... .

ce ne sont pas non plus les guerriers malheureux phénomènes

accablés sous leurs armes, encombrés de tenailles ... .

ce ne sont pas davantage les adultes ailés

qui ne font qu'une apparition éclatante, éphémère ... .

 

restent les ouvriers ... .

qui semblent être les maîtres de tous

 

est-ce cette foule qui forme le soviet de la cité ?

 

en tout cas, ceux qui voient, ceux qui ont des yeux,

le roi, la reine, et les adultes ailés, sont manifestement exclus du directoire

 

l'extraordinaire, c'est qu'ainsi dirigée, la termitière puisse subsister des siècles

nous n'avons pas d'exemple, en nos annales, qu'une république

réellement démocratique ait duré plus de quelques années

sans se décomposer et disparaître dans la défaite ou la tyrannie,

car nos foules ont, en politique le nez du chien ... .

 

mais les aveugles de la termitière se concertent-ils ?

tout n'est pas silencieux dans leur république, comme dans la fourmilière, 

nous ignorons comment ils communiquent entre eux ;

mais ce n'est pas une raison pour qu'ils ne communiquent pas

 

à la moindre attaque, l'alerte se propage comme une flamme

 

la défense s'organise, les réparations urgentes

s'effectuent avec ordre et méthode

 

d'autre part, il est certain que ces aveugles

règlent à leur gré la fécondité de la reine,

la ralentissant ou l'activant, selon leurs sécrétions salivaires

 

... . dés l'oeuf, ils déterminent le sort de l'être qui en sortira

et en font à leur bon plaisir, d'après l'alimentation qu'ils lui donnent,

un travailleur comme eux, une reine, un roi, un adulte ailé ou un guerrier

 

mais eux, à qui, à quoi obéissent-ils ?

le sexe, les ailes et les yeux immolés au bien commun,

surchargés de besognes diverses et innombrables,

moissonneurs, terrassiers, maçons, architectes,

menuisiers, jardiniers, chimistes, nourrices, travaillant, mangeant ... .

tâtonnant dans leurs invincibles ténèbres, cheminant dans leurs caves,

éternels captifs de leur hypogée, ils semblent moins que nul autre aptes

à se rendre compte, à savoir, à prévoir, à démêler ce qu'il convient de faire

 

s'agit-il d'une série plus ou moins coordonnée d'actes purement instinctifs ?

 

poussés par l'idée innée, font-ils d'abord sortir machinalement,

de la majorité des oeufs, des ouvriers comme eux ?

 

ensuite, obéissant à une autre impulsion, également innée,

tirent-ils d'autres oeufs semblables aux premiers, une légion d'individus

des deux sexes qui auront des ailes, ne naîtront pas aveugles

et fourniront un roi et une reine ... . ?

 

enfin, une troisième impulsion les oblige-t-elle à former

un certain nombre de soldats, tandis qu'une quatrième

les incite à réduire l'effectif de la garnison

 

tout cela n'est-il que jeux du chaos ?

 

c'est possible, bien qu'on puisse douter que la prospérité extraordinaire,

la stabilité, l'harmonieuse entente, la durée presque illimitée

de ces énormes colonies ne reposent que sur une suite ininterrompue

de hasards heureux

 

convenons que s'il fait tout cela, le hasard est bien près de devenir le plus grand,

le plus sage de nos dieux et ce n'est plus, au fond, qu'une question de mots

sur quoi il est plus facile de s'entendre

 

en tout cas, l'hypothèse de l'instinct n'est pas plus satisfaisant

que celle de l'intelligence

 

peut-être, l'est-elle un peu moins, car nous ne savons pas du tout

ce que c'est l'instinct, au lieu que nous croyons, à tort ou à raison,

ne pas entièrement ignorer ce que c'est que l'intelligence

 

on remarque chez les abeilles des mesures politiques et économiques

tout aussi surprenantes ; je ne le rappellerai pas ici

 

mais n'oublions pas que chez les fourmis,

elles sont parfois plus étonnantes encore

 

tout le monde sait que les lasius flavus, nos petites fourmis jeunes,

par exemple, parquent dans leurs souterrains

et abritent dans de véritables étables

des troupeaux d'aphides qui émettent une rosée sucrée

qu'elles vont traire comme nous trayons nos vaches et nos chèvres

 

... . je ne citerai que pour mémoire, les fourmis fongicoles de l'amérique tropicale

qui creusent des tunnels rectilignes parfois longs de plus de cent mètres

et forment, en coupant des feuilles en tout petits morceaux, un terreau

sur lequel elles font naître et cultivent, par un procédé qui leur est secret,

un champignon si particulier qu'on n'a jamais réussi à l'obtenir ailleurs

 

est-il nécessaire d'ajouter que tout ceci, que l'on peut indéfiniment prolonger,

ne repose plus sur des on-dit plus ou moins légendaires,

mais sur de minutieuses observations scientifiques ?

 

une autre hypothèse peut considérer la termitière comme un individu unique,

mais encore ou disséminé, un seul être vivant qui ne serait pas encore

ou qui ne serait déjà plus coagulé ou solidifié et dont les divers organes,

formés de milliers de cellules, bien qu'extériorisés

et malgré leur apparente indépendance, resteraient toujours soumis

à la même loi centrale

 

notre corps aussi est en association, un agglomérat, une colonie

de soixante millions de cellules, mais de cellules

qui ne peuvent pas s'éloigner de leur nid ou de leur noyau,

sédentaires ou captives

 

si terrible, si inhumaine que paraisse l'organisation de la termitière,

cela que nous portons en nous est calquée sur le même modèle

 

même personnalité collective, même sacrifice incessant,

d'innombrables parties au tout, au bien commun,

envers les cellules inutiles, même travail obscur, acharné, aveugle

... . même spécialisation pour la nutrition, la reproduction, la respiration,

la circulation du sang

 

mêmes complications, même solidarité, mêmes appels

en cas de danger, mêmes équilibres ... .

 

c'est ainsi qu'après une abondante hémorragie, sur un ordre venu

on ne sait d'où, les globules rouges se mettent à profiler de façon fantastique,

que les reins suppléent le foie fatigué qui laisse passer les toxines,

que les lésions valvulaires du coeur compensent par l'hypertrophie

des cavités en arrière de l'obstacle, sans que jamais notre intelligence

qui croit régner au sommet de notre être soit consultée ou à même d'intervenir

 

tout ce que nous savons, et nous venons à peine de l'apprendre,

c'est que les fonctions les plus importantes de nos organes

dépendent de nos glandes endocrines à sécrétions internes ou hormones

dont jusqu'à ce jour on soupçonnait à peine l'existence,

notamment de la glande thyroïde qui modère ou ralentit l'action

des cellules conjonctives, de la glande pituitaire

qui règle la respiration et la température de la glande pinéale,

des glandes surrénales, de la glande génitale,

qui distribue l'énergie à nos trillions de cellules

 

mais ces glandes, qui règle à leur tour leurs fonctions ?

 

comment se fait-il que dans de circonstances rigoureusement pareilles

elles donnent aux uns la santé et le bonheur de vivre, aux autres ... .

 

y aurait-il donc, dans cette région inconsciente,

comme dans l'autre, des intelligences inégales ;

et le malade serait-il victime de son inconscient ?

 

ne voyons-nous pas souvent qu'un inconscient ou un subconscient

inexpérimenté ou manifestement imbécile gouverne le corps de l'homme

le plus intelligent de son siècle, un pascal par exemple ?

 

à quelle responsabilité remonter si ces glandes se trompent ?

 

nous n'en savons rien, nous ignorons totalement qui, dans notre propre corps,

donne les ordres essentiels dont dépend le maintien de notre existence ;

nous doutons s'il s'y agit de simples effets mécaniques ou automatiques

ou des mesures délibérées émanées d'une sorte de pouvoir central

ou de direction générale qui veille au bien commun

 

dés lors, comment pourrions-nous pénétrer ce qui a lieu hors de nous

et très loin de nous, dans la termitière, et savoir qui la gouverne, l'administre,

y prévoit l'avenir, y promulgue des lois ?

 

apprenons d'abord à connaître ce qui se passe en nous

 

ce que nous pouvons constater pour l'instant

c'est que notre confédération de cellules,

quand elle a besoin de manger, de dormir,

de se mouvoir, de se réchauffer ou de se refroidir,

de se multiplier ... . fait ou ordonne de faire le nécessaire ;

et de même quand la confédération

de la termitière a besoin de soldats,

d'ouvriers, de reproducteurs ... .

 

j'y reviens, il n'y a peut-être pas d'autre solution

que de considérer la termitière

comme un individu

 

" l'individu dit le docteur jaworski,

n'est constitué ni par l'ensemble des parties,

ni par l'origine commune, ni par la continuité de substance,

mais uniquement par la réalisation d'une fonction d'ensemble,

en d'autres termes, par l'unité d'un but "

 

attribuons ensuite, si nous le croyons préférable, les phénomènes

qui s'y succèdent aussi bien que ceux qui se déroulent dans notre corps

à une intelligence éparse dans le cosmos, à la pensée impersonnelle de l'univers,

au génie de la nature, à l'anima mundi de certains philosophes,

à l'harmonie préétablie de leibnitz, avec ses confuses explications

des causes finales auxquelles obéit l'âme et de causes efficientes

auxquelles obéit le corps, rêveries géniales

mais que, somme toute, ne reposent sur rien ;

faisons appel à la force vitale, à la force de choses,

à la volonté de schopenhauer, au plan morphologique,

à l'idée directrice de claude bernard, à la providence ... .

au premier moteur, à la cause sans cause de toutes les causes,

ou même au simple hasard : ces réponses se valent,

car toutes avouent plus ou moins franchement

que nous ne savons rien, que nous ne comprenons rien

et que l'origine, le sens et le but de toutes les manifestations de la vie

nous échapperont longtemps et peut-être à jamais ... .

 

 

page mise en fabrique le jour de juste et camille (3)

 

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